Il ne se contente pas de nous donner à voir le monde, il crée un monde en soi. Le cinéaste chinois Wang Bing, né en 1967, documente depuis ses débuts, à l’aube des années 2000, l’existence d’hommes et de femmes dont le destin est fissuré par la perte : ouvriers privés de leur travail après la fermeture des usines (À l’ouest des rails, en 2004), citoyens, intellectuels enfermés dans des camps de rééducation (Fengming, chronique d’une femme chinoise, en 2007, Le Fossé, en 2010), ermite subsistant dans une grotte dont la hauteur lui permet à peine de se tenir debout (L’Homme sans nom, en 2009), gamines livrées à elles-mêmes alors que leurs parents sont partis travailler à la ville (Les Trois soeurs du Yunnan, en 2012), malades internés dans un asile sous le règne de l’arbitraire (‘Til Madness Do Us Part, en 2013). Wang Bing raconte
de film en film l’humanité restée en marge de la marche triomphale de la Chine contemporaine vers la prospérité matérielle.

Rares sont les cinéastes qui, comme lui, font corps absolument avec l’acte de filmer. Photographe de formation, il tient le plus souvent lui-même la caméra et suit inlassablement les personnages pour mieux fixer leur essence. Archiviste éternel de la mémoire vivante de son pays, il voyage d’un bout à l’autre de la Chine à la rencontre de ses protagonistes, parfois jusqu’à y perdre la santé. La tentation est forte de convoquer les notions de « résistance » et d’« engagement », à propos du travail de Wang Bing. Cet immense artiste à l’humilité et l’obstination déconcertantes, répond à l’injustice par la radicalité sans faille de la durée de ses plans et par la puissance de ses images.

En présentant à partir du 14 avril le travail de Wang Bing, le Centre Pompidou plonge entièrement dans cet hallucinant ballet d’un monde en ruines. Ses images se répondent, ses personnages nous interpellent. Le dispositif imaginé avec lui rend compte de cette polyphonie : rétrospective intégrale en salles de cinéma, présentation de films inédits sous forme d’installation et, pour la première fois dans le monde, exposition de son travail photographique, sous forme de trois séries, Père et fils, Traces et L’Homme sans nom, au Forum -1. Ainsi, pour notre manifestation est-il retourné à la rencontre de cet homme, personnage principal du film éponyme pour en ramener de foudroyants portraits en noir et blanc. Il a également photographié, dans le désert de Gobi, les restes des camps qu’il avait reconstitués pour son seul
long métrage de fiction à ce jour, Le Fossé. J’exprime ici la fierté que je ressens à présenter au Centre Pompidou la cohérence de cette oeuvre majeure du 21ème siècle qui nous vient de Chine. Je souhaite que le travail de Wang Bing, indispensable artiste, rencontre le public à la mesure de sa puissance.

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