Jennifer Allora & Guillermo Calzadilla

& Etcetera

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Alain Séchas

12 décembre — 23 janvier 2009

En attendant la chute

Dix tableaux d’Alain Séchas. Dix tableaux de formats verticaux. Rien que cela. Pas de sculpture,  pas de technologie, pas de son.
Pas davantage de chat, ni de martien. Pas de méthode Coué.

De la peinture acrylique sur papier soigneusement marouflé sur toile. Le bord blanc du papier est visible. La toile l’est aussi.

De la peinture, donc. Haute en couleurs. Des entrelacs où la forme se cherche jusqu’à épuisement. De la peinture fouillée et fouillis. Des images où, au premier regard, rien ne semble préconçu ou prémédité. Plutôt une perte de contrôle où le geste oscille entre virtuosité et maladresse, entre tension et relâchement: un voyage vertical qui ne manque pas de gravité.

Dix peintures, donc et dix titres improbables. Dix titres qui changeront sans doute jusqu’au dernier moment. Dix titres plutôt que des “sans titre”, mais des titres après coup. Après coup de pinceau, cela va sans dire. Dix titres qui pourtant, dans l’instant où j’écris, m’aident à m’y retrouver, à m’appuyer sur eux pour y comprendre quelque chose. Alain Séchas ne nous a pas habitué à l’abstraction. Dix titres qui balladent: Porte d’Italie, Mexico, Cardinaux ou Hurons... J’en passe. Voyez vous-mêmes. Dix titres qui vous engagent à chercher des analogies entre ce qu’ils évoquent et ce que vous avez sous les yeux. Pas facile quand tout cela n’est pas franchement figuratif et qui plus est, si cela change dans l’instant, de déceler quelque chose. Séchas ne doit pas détester que cela pense vague, qu’on se trompe et que l’on soit désarçonné.

Dix peintures réalisées à même le papier scotché au mur de l’atelier. Exécutées plus ou moins vite, “selon la réussite”, dit Séchas. Au fait, c’est quoi “la réussite” d’une oeuvre d’art, aujourd’hui ? Quand donc est-ce que cela tient ? Quand donc passe-t-on à une autre ?
Dix peintures dont la vitesse d’exécution a sans doute été variable, peut-être inconstante. Différente en tout cas de celle propre aux sculptures de l’artiste, plus proche sans doute, de celle de certains de ses dessins.

Je regarde ces oeuvres. Je n’en connaîtrais pas l’auteur que je les trouverais enjouées et vivantes, presque joyeuses et allègres. Des grandes masses colorées, des entrelacs, des prouesses: l’homme a du savoir-faire. Il a la main habile. C’est donc Séchas qui fait ça ? Que se passe-t-il donc ? Où donc veut-il aller ? Où veut-il en venir ?

Ça et là émergent des éléments vaguement narratifs qui s’apparentent à ceux que je connais: des yeux, des formes ovoïdes, des mandibules improbables. Mais rien de la grammaire des oeuvres antérieures, toujours un peu bridées et tenues. Séchas se lâcherait-il ? Perdrait-il la causticité de cet humour à froid ? Tout cela effacé, gommé, liquéfié au point que je ne sache plus de quoi me parle ces tableaux ? Pas de bons mots, pas de caricatures.

Se débarrasser de ce que l’on sait faire. Désapprendre pour soi-même et celui qui regarde. Ne plus le rassurer de ce qu’au fil du temps et des rendez-vous des expositions, il avait fini par reconnaître mais l’installer dans ce que Roland Barthes appelle “la terreur des signes incertains”.

C’est vrai que je suis mal à l’aise. Ce ne doit pas être facile d’oublier ce que l’on sait faire. C’est aussi difficile dès lors, de tenter d’en parler. Je cherche. Il y a sans doute du Séchas là-dessous.

De toute façon, je n’écris pas ici pour parler du passé. Mais bien pour me confronter au présent. J’aime beaucoup ces tableaux. Je me demande d’ailleurs si je n’aime pas aussi le fait qu’ils me mettent mal avec moi-même, avec ce que je sais de l’oeuvre de Séchas. Ou que je crois savoir. Séchas, ce n’est pas facile. C’est souvent travesti en images simples et lisses. Séchas a souvent la violence du lisse.

Mais ici, pas du tout. C’est âpre et alerte à la fois. Plein de dénégations et de non-sens, plein de signes qui se font et se défont, qui semblent mis à l’épreuve de la peinture, qui négocient ou se diluent. Des signes qui font des coq-à-l’âne, qui dérapent et patinent, glissent et suintent. C’est physique.

Je pense à Mercier et Camier. Je les adore, ces deux-là. Leur but n’est guère précis: “il s’agit d’aller de l’avant”. Et je me dis qu’il doit y avoir ici quelque chose de semblable. Quelque chose de très loin d’un jeu langagier gratuit et l’envie que la pratique de la peinture devienne une façon de mettre en lumière, par l’absurde, ses enjeux habituels. Il y a ici des sauts de ligne, des trous et des reprises, des affirmations qui se muent aussitôt elles-mêmes en contradictions.

Dans Malone meurt, Beckett écrit: “Et chacun a ses raisons tout en se demandant ce qu’elles valent, et si ce sont les bonnes, pour aller là où il va plutôt qu’ailleurs, plutôt que nulle part”... Il doit y avoir de cela dans les tableaux qu’Alain Séchas peint aujourd’hui debout, face à lui-même et dos à ce qu’il fit.  Oui, c’est ça. Peindre pour éviter d’avoir mal au dos. En attendant la chute.

Bernard Blistène
décembre 2009

 

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“Le Pas du patineur”

Coïncidence : au musée d’art moderne de la ville de Paris sont exposées au même moment que les dix tableaux dont nous parlons, les dernières œuvres de Willem De Kooning. J’en parle à Séchas. Il les admire. Je me souviens d’un texte, écrit alors que l’américain peignait ses dernières œuvres. J’aimais le titre de l’essai, vagues réminiscences des tableaux hollandais dont les thèmes privilégiés sont des paysages de neige et de glace. Dans ses œuvres ultimes et comme recouvertes d’un voile de givre, De Kooning semble effacer la matière des pein-tures qui précèdent. Rien que la toile et le mouvement du corps. Une dimension chorégraphique infiniment légère et aérienne. Ce sont des palimpsestes : elles marquent “le pas du patineur”...

Quelques peintures de Séchas - Herbes flottantes, sans doute - évoquent cette idée, même si le “lisse” dont je parle plus haut n’a guère ici l’allure d’un champ de neige mais davantage d’un paysage aquatique.

Ailleurs, le sentiment est mêlé. Le nocturne Place d’Italie ne manque pas de véhémence. D’autres donnent l’allure d’une acidité extrême. Les traits s’entrelacent, forment des écheveaux : des pelotes, dont on ne sait comment tirer les fils. Il y a des nœuds et des tresses, un maillage complexe. Les nœuds d’ailleurs, Lacan aimait ça.

Hypothèse : après la surface, Séchas s’attaque à ce qu’il y a dessous. La sculpture pour la surface, la peinture pour ce qu’il y a dessous ? Pour creuser toujours plus ? Je pense à De Kooning. Je pense aussi à certains Brice Marden qui rompent avec la planéité vitrifiée des premières œuvres à l’encaustique. Je pense encore à certains Bram van Velde, au mouvement de la main et du bras. Une peinture qui s’invente en se détruisant.

Je n’arrive pas à imaginer que tout cela soit allègre. Pourtant, la couleur est là. Le tout a belle allure. Mais je cherche la faille et la brèche : se pourrait-il que Séchas ait perdu son humour noir ? Se pourrait-il qu’il ne soit plus le même ? Que quelque chose qu’à défaut, on appelle une rupture, se produise aujourd’hui ? Que Séchas ait à ce point le goût du risque que rien, pas même quelques signes épars auxquels je me raccroche, ne permettent désormais non pas tant de le reconnaître que de moi-même m’y retrouver ? Que cherche-t-il au juste ? Et où va-t-il, lui qui pendant vingt-cinq ans, de Mannequin en Chaise à porteurs, de Grillages en Chat écrivain, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, nous faisait entrer dans son jeu, peuplé d’un bestiaire souvent digne de Granville ou de fabliaux grinçants ? Lui dont chaque œuvre donnait le sentiment d’établir une connivence acide avec une imagerie somnambule.

Se peut-il que le même soit un autre ? Qu’il veuille cette fois encore nous perdre dans l’instant où nous nous apprêtons à le retrouver. Qu’on ne me dise pas que Séchas ne mesure pas le risque, même s’il doit y avoir quelque jubilation à jeter bas le masque. La chose avait pris une sacrée tournure au musée Bourdelle. Les rondeurs cédaient le pas aux traits. Et le trait à la ligne...

Peindre au risque de n’y rien comprendre, de tout recommencer, “gauchir” sa main et préférer cette fois, “l’éternel retour” à la destination. A suivre, avec ou sans patins.

Bernard Blistène
décembre 2009

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