Avec The Harlequin’s Dog, Amy Sillman ouvre un dialogue entre son travail, celui de Clément Rodzielski et d’Étienne-Martin, en prenant comme point de départ la figure de l’Arlequin — envisagée non comme un personnage narratif, mais comme une structure instable fondée sur la fragmentation, le déplacement des rôles et la multiplication des identités.
La pratique de chaque artiste ne procède pas par développement linéaire mais par décentrement, assemblage et reconfiguration. Cette logique produit des formes où l’identité des figures demeure imprévisible, s’entrelaçant continuellement entre figuration, abstraction et théâtralité.
Le titre naît d’un ensemble de références croisées : la sculpture Arlequin ou Novalis d’Étienne-Martin, réalisée à la fin de sa vie, et la présence marginale, presque indiscernable, d’un chien dissimulé derrière un personnage déguisé en arlequin dans Trois Musiciens de Pablo Picasso (1921). Ces éléments fonctionnent en tant qu’indices d’une construction de l’image dans laquelle les relations entre centre et périphérie, figure et arrière-plan, couleur et forme, et même animal et humain, ne sont plus hiérarchiquement organisées. Pour Étienne-Martin, la remise en question de la sculpture comme objet stable, achevé et autonome, et pour Picasso, la relecture des hiérarchies au sein même de la composition, participent d’un même déplacement des conditions de lisibilité de l’image.
De manière similaire, les peintures d’Amy Sillman se construisent par superpositions, effacements et révisions, laissant souvent visibles à la surface des traces de doute et de transformation. L’artiste a décrit la peinture comme une forme de « pensée en public », où les erreurs et les reprises sont constitutives du processus plutôt que dissimulées. L’artiste articule figuration et abstraction dans des compositions instables qui résistent à toute fixation du sens, traversées par l’humour et une tension psychologique qui mettent en crise le ton grave traditionnellement associé à l’abstraction moderniste. Pour cette exposition, Amy Sillman propose de petites scènes comme supports des « figures » que les différentes œuvres incarnent.
Depuis le début de sa pratique, Clément Rodzielski interroge la présence des images, leurs mécanismes d’apparition et leurs conditions d’existence. Au-delà de l’appropriation ou du détournement, il élabore des protocoles qu’il applique à ses peintures. Il procède par découpe et assemblage de matériaux hétérogènes, tels que des fragments de combinaisons Zentai — vêtements japonais issus de pratiques performatives et fétichistes, qui enveloppent le corps comme une seconde peau et permettent de se fondre dans la couleur.
L’exposition s’intéresse ainsi aux zones de déstabilisation de la représentation : la couleur comme logique première, les silhouettes, les répétitions itératives, les éléments périphériques et les gestes obliques, sans oublier la « mise en scène » même des œuvres, qui déplacent la lecture des images vers des processus de montage et de disjonction. Elle engage une réflexion sur le statut contemporain de la représentation, notamment lorsqu’il est traversé par une forme d’animation et d’humour produite par la circulation et la reconfiguration continues des formes.